Spinoza encule Hegel : le retour - La Révolution en Charentaises

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Spinoza encule Hegel : le retour

jeudi 7 juillet 2005, par Casimir Gioco / 8190 visites

Spinoza encule Hegel : le retour ! Vu le titre, on croirait du Rambo : les « suites » à plus en finir (genre « le retour du retour » ou « tout le monde est mort mais son fils a survécu miraculeusement »), du sang, du muscle, du combat frontal et un voyage au bout de la nuit qui rime avec quête de soi et regards dans le lointain ! Spinoza / Rambo, même combat ? Comme la carpe et le lapin au temps de leurs amours ?

On se souvient avoir laisser à la fin du premier volume Julius Puech, alias Spinoza, et sa Fraction Armée Spinoziste (FAS) [1] L’affaire semblait avoir été réglée définitivement et virilement à la fin du livre. Et pourtant, they’re back...Il est vrai que « Spinoza encule Hegel » sonnait trop comme un slogan entendu dans tous les « virages » de France pour que l’auteur ne trouve dans le monde du football un terrain propice à une nouvelle farce grand-guignolesque [2]. Quand la vie sociale se résume à la litanie ininterrompue de matchs rythmant des semaines vides, c’est la léthargie collective la plus complète ! Comme un bateau finit par pourrir à force de rester au sec sur un quai, l’existence ne saurait s’épanouir dans un lieu clos, unidimensionnel et brutal : le stade. La solution qui s’impose d’elle-même pour retrouver un sens quelconque à la vie, c’est d’abord de boire de l’alcool (De l’alcool si possible fort et propice à la divagation poétique [3]) ! Ensuite, c’est de foncer dans le tas ! Et alors, vingt ans après, l’Ethique est de retour pour bousculer tout ça !

Comme le premier volume, ce court roman (121 pages) est farci d’épisodes parodiques. Pouy aime ça : il l’avait par exemple prouvé avec Suzanne et les ringards [4]. Dans A sec !, tout y passe : la philo naturellement [5]. Avec l’air de ne pas y toucher, l’auteur s’avère être un amateur très averti. Le livre est d’ailleurs mine de rien un roman « intello » ; Pouy reste en cela fidèle à sa démarche, refusant d’opposer littérature populaire et culture « avec un grand C ». Mais l’ouvrage ne se résume pas à cette dimension philosophique. Car l’influence majeure s’est bien plutôt le cinéma. Le début singe ce cliché du film d’action où des « professionnels » viennent chercher le « meilleur des meilleurs » réfugié en Inde dans la méditation transcendantale ! A la fin du roman, la FAS rejoue l’attaque des hélicoptères d’Apocalypse now en remplaçant « la chevauchée des Walkyries » par Sympathy for the devil des Rolling Stones. Parodie de la littérature aussi, avec notamment une apparition incongrue de Gabriel Lecouvreur alias le Poulpe (p.120). Au final, l’intrigue tient en deux lignes. Mais le lecteur est promené de galipettes en galipettes dans un road-movie fantastique, dramatique et souvent hilarant.

Néanmoins, n’allez pas croire que Jean-Bernard Pouy apprécie de regarder 22 zigs jouant à la baballe pendant une heure et demi (« La bêtise à l’état de pureté du diamant » (p.102)). Lui, ce qu’il aime, c’est le vélo. D’abord et avant tout parce que la bicyclette est synonyme de grand air et de grands espaces, de découverte et d’aventure [6]. Et puis les stades se sont si docilement transformés en prison géante quand des pouvoirs criminels l’ont désirée, qu’on ne peut beaucoup leur faire confiance !

Pourtant, le dernier ouvrage auquel l’auteur a collaboré est consacré aux « onzes », aux stades et à leurs supporters acharnés (Cf. Onze fois l’OM [7]). On peut y voir une provocation... Ou alors, c’est simplement qu’il sait, en vieux routard qu’il est, que détester quelque chose n’est jamais une bonne raison pour abandonner le terrain !

Jean-Bernard Pouy, A sec ! (Spinoza encule Hegel-le retour), Baleine, coll. Canaille/Revolver, 1998.


Notes

[1] L’auteur nous donnait dans la préface de Spinoza encule Hegel (Baleine, 1996) les clés de compréhension d’un récit à première vue kabbalistique : il s’agissait d’une évocation clownesque, hallucinée et violente de mai 68. Les gauchistes spinozistes, poètes barjos montés sur de puissantes motos, affrontaient sans merci un PC « hégélien » ou si on veut mieux dogmatique....

[2] Alors que l’équipe nationale devenait championne du monde. Aucune référence dans l’ouvrage écrit vraisemblablement avant le tournoi.

[3] Les habitués des stades et les esprits les plus malicieux pourraient rétorquer que beaucoup de supporters s’acharnent à chaque match à tenter d’épancher cette soif existentielle ! C’est souvent réussi du point de vue éthylique ; cependant la bière consommée dans des gobelets de plastique translucide a un rendement poétique semble-t-il assez bas...

[4] Le titre est une allusion à l’épisode biblique où Suzanne rencontre... les vieillards. Le roman est paru en 2000 chez Gallimard dans la collection « Folio-policier ».

[5] « Germaine [l’hélicoptère de la FAS] avait belle allure, elle avait un vague air néerlandais, quoi qu’on fasse. Comme une machine à polir les verres de lunettes. Elle avait quelque chose de la pensée et de l’étendue, un esprit qui était la modification de la première et un corps qui était la modification de la seconde. [...] Germaine était totalement, je m’en apercevais maintenant, une tentative spino-thalamique antifoot. » (p.95)

[6] L’argument suprême d’un auteur dont le cœur penche pour le vélo : voici un sport où « quand on a gagné Paris-Roubaix, on brandit un pavé face à la foule » ! Ce qui, à l’entendre, lui rappelle sa jeunesse... Et il n’a pas passé le printemps 68 dans une carrière à tailler des pierres pour le Conseil général du Nord ! A lire sur le sujet par JB Pouy : 54x13.

[7] Collectif, Onze fois l’OM (Le tacle et la plume), Marseille, éd. L’Ecailler du sud, 2004. 120 pages. 11€.


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