Discours de la Servitude Volontaire - La Révolution en Charentaises

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Discours de la Servitude Volontaire

jeudi 7 juillet 2005, par Onno Maxada / 13082 visites

Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres. Près de 460 ans plus tard, le vent de la révolte souffle toujours sur le Discours sur la Servitude Volontaire. Laissez-vous tenter par La Boétie, le père de la désobéissance civique, précurseur de Thoreau et de Gandhi.

"Je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire".
Parce que ces interrogations n’ont pas pris une ride près de 460 ans après avoir été formulées, le Discours de la Servitude Volontaire d’Etienne de La Boétie demeure un appel atemporel à la révolte contre le pouvoir sous toutes ses formes.

"Le maître n’a rien de plus que le dernier habitant de nos villes"

Le monde est peuplé de maîtres et d’esclaves, les premiers s’enrichissant du travail des seconds sans qu’il paraisse pouvoir en aller autrement. Pourtant, remarque La Boétie, la nature fait les hommes égaux puisqu’ aucun être humain n’est capable de dominer tous les autres par sa seule force.
Si les maîtres règnent, ce n’est donc pas du fait de leurs qualités exceptionnelles. La Boétie signale au passage qu’ils brillent rarement par leur force ou leur courage et bien plus souvent par leur fourberie et leur cruauté.
La remise en question de la légitimité des maîtres - que La Boétie appelle aussi tyrans - est donc radicale. Elle ne manque pas pour autant de finesse dans la mesure où l’auteur distingue trois catégories de tyran : ceux qui sont élus par le peuple, ceux qui se sont imposés par les armes, et ceux qui doivent leur position à leur sang. Pour La Boétie, ces différences ne sauraient masquer une même pratique du pouvoir. En effet, tous renforcent la servitude et font tout pour empêcher que les idées de liberté fassent des progrès dans les esprits. C’est ce qui amène l’auteur à écrire : "je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature".
Si les maîtres sont responsables de tant d’oppression, d’exploitation et de corruption, comment expliquer que le peuple ne les chasse pas ?

"La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude"

Contrairement aux idées reçues, le pouvoir du maître ne repose pas sur les craintes qu’inspirent ses forces armées. C’est l’habitude qui est le pilier de la domination du tyran.
En effet, le peuple ne remet pas en cause les rapports de domination qui structurent la société dans laquelle il vit, et son manque d’esprit critique l’amène à trouver la situation normale. Pour La Boétie, "on s’habitue à avaler le poison de la servitude sans le trouver amer".
D’où une situation paradoxale puisque les hommes sont guidés par le désir de posséder toutes sortes de choses sauf la plus précieuse : la liberté. Or, sans liberté, la jouissance des biens ne peut être complète. Les gens se trompent eux - mêmes en se persuadant que l’abandon de leur liberté est irrémédiable et ils se condamnent de ce fait à ne jamais profiter pleinement de leur existence. La nature fait donc l’homme libre, mais celui - ci s’assujettit volontairement.
Dès lors, il n’est pas surprenant que les maîtres usent et abusent de cette situation. A titre d’exemple, La Boétie décrit quelques stratagèmes auxquelles avaient recours les tyrans romains non seulement pour détourner le peuple des idées de liberté mais aussi pour s’assurer de sa dévotion : obligation d’aller dans les tavernes et les bordels, discours démagogiques accompagnés de quelques largesses ponctuelles (payées grâce aux richesses volées au peuple), etc.
Il existe aussi une autre catégorie de bénéficiaires des largesses du tyran, à laquelle La Boétie donne le nom de "maquereaux". Ceux - ci jouent un rôle capital sur lequel il est nécessaire de s’attarder.

Les "maquereaux" du tyran

Le tyran s’appuie sur cinq ou six hommes "maquereaux de ses voluptés", "bénéficiaires de ses rapines" et "complices de ses cruautés". Ces hommes clés occupent (après le tyran) les plus hautes position d’une structure pyramidale permettant de soumettre le pays puisque les six ont sous eux six cent complices, qui ont eux - mêmes six milles complices, etc.
Naturellement, tous les complices du tyran pensent agir selon leur intérêt car ils tirent de leur soutien et de leur complaisance des avantages matériels et des titres honorifiques. Pourtant, La Boétie souligne l’absurdité d’un tel raisonnement. Ces hommes ne sont en effet jamais libres et leur fortune peut basculer à tout instant selon le bon vouloir du tyran.
Quant à ceux qui pensent pouvoir échapper aux cruels caprices du tyran en gagnant son amitié, ils se trompent lourdement : il ne peut y avoir d’amitié dans une relation fondée sur la crainte. Leur servilité ne leur est donc d’aucun secours et ne fait que les avilir encore un peu plus.

"Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres"

Face à l’exploitation, à la corruption et à l’avilissement des hommes directement engendrés par le pouvoir, La Boétie appelle à une révolte salutaire. Il exhorte le peuple à ne plus servir les intérêts du tyran et à ne plus le craindre. Le maître perd en effet tout pouvoir dès l’instant où ceux qui lui obéissent décident de mettre un terme à leur servitude volontaire. A ceux qui continuent de redouter les foudres du tyran, La Boétie s’adresse en ces termes : "quel mal pourrait - il [le tyran] vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous - mêmes ?".

Conclusion


Le Discours de la Servitude Volontaire s’appuie donc sur (au moins) deux vérités atemporelles qu’il n’est pas inutile de rappeler aujourd’hui. La première, c’est que la capitulation de l’esprit critique mène tout droit à la servitude. D’où la nécessité d’être toujours en alerte et de remettre en cause toutes les injustices et les dysfonctionnements qu’on nous présente comme des fatalités. La seconde, c’est que le pouvoir des puissants repose uniquement sur des croyances (en leur force, en leur richesse, en leurs qualités, etc.). Dès lors qu’on cesse de croire, tout l’édifice du pouvoir s’écroule comme un château de cartes : le tyran et ses sbires redeviennent des hommes comme les autres, avec des comptes à rendre pour leurs méfaits et des peines à purger pour leurs crimes.

Le Discours de la Servitude Volontaire d’Etienne de La Boétie (vers 1546) est téléchargeable sur cette page. Pour une version papier, nous vous conseillons la traduction de Séverine Auffret aux éditions Mille et une nuits, n°76.



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