2008 déjà. Où va la gauche anti-libérale ? - La Révolution en Charentaises

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2008 déjà. Où va la gauche anti-libérale ?

lundi 7 janvier 2008, par Laura Diaz / 12295 visites

Les luttes sont-elles anachroniques ? Cet article se propose de revenir sur le tournant néoconservateur en France en le réinscrivant dans un cadre plus général, celui du triomphe du néolibéralisme mondialisé et de son idéologie visant à produire son intouchabilité.

En ces temps de rattrapage drastique des heures funestes du thatchérisme, on se surprend à ranger les douze années qui viennent de s’écouler, qui avaient été riches en remobilisation sociale, dans le tiroir de la mémoire jaunie des luttes antilibérales. Pendant dix ans donc, de 1995 à 2006, la France avait connu un renouveau miraculeux de la critique sociale avec des mouvements en masse inaugurés par les désormais fameuses grandes grèves de 1995. Renouveau dont témoignait le regain de popularité des partis d’extrême gauche qui atteignirent près de 10% des suffrages aux élections de 2002. Ascension que confirmaient ensuite la mobilisation contre les retraites, contre la loi Fillon des réformes au lycée, le rejet du traité constitutionnel, les révoltes en banlieue et le mouvements anti-cpe. Tout laissait à croire que la question sociale allait désormais être prise en compte, grâce à la force de la volonté populaire, par des gouvernements soucieux surtout d’en finir avec Mai 68. La France sociale, d’en bas, semblait ainsi se situer à l’extrême gauche de l’échiquier politique en Europe. Et pourtant, sur ce point, 2002 apparaît comme l’année de toutes les frayeurs : l’extrême droite arrive au second tour des élections présidentielles.

Il ne s’agit donc pas pour nous d’isoler 2007 et de faire le tri entre les bons et les mauvais moments mais bien de réinscrire cette année du basculement politique dans une longue genèse qui remonte au premier gouvernement de la présidence Chirac. L’élection de Nicolas Sarkozy paraît alors, dans cette approche, l’aboutissement d’un travail en profondeur de sape des luttes sociales depuis le milieu des années 1990 mais avec cette rupture essentielle par rapport à la chiraquie que la compétitivité agressive, la production de l’argent "facile" à travers une financiarisation accrue du capital devient une valeur sociale donnant un certain statut, une respectabilité, celle de la virilité se mesurant au tableau de chasse. Cette élection aurait donc signé le constat d’échec de plus de dix ans de mobilisations : la réforme des retraites elle-même est passée, le traité constitutionnel simplifié est le frère jumeau du précédent traité qui avait été rejeté massivement en France, les régimes spéciaux des transports publics ont bien été rognés... Faut-il alors ranger les banderoles ? et attendre patiemment l’annonce d’un jour meilleur ?

Néolibéralisme et stratégies de résistance

S’il est aisé de souscrire au diagnostic pessimiste, ce serait une erreur en revanche que de se laisser emporter par l’abattement, tout simplement parce qu’en 2008 les fronts demeurent : la précarité devient le mode d’être du salarié sous toutes ses formes, avec les tentatives gouvernementales d’en finir avec la durée légale du travail aboutissant à terme à la remise en cause des CDI. Souvenez-vous, nous sommes en pleine mobilisation contre le CPE : le travail c’est comme l’amour, ça ne dure jamais très longtemps, dixit la patronne des patrons. Bref, au delà des commandements gouvernementaux, ce qui est en jeu, ce sont les ravages du néolibéralisme lequel s’affiche de plus en plus comme un humanisme, une forme de réalisation de soi, de valeur désirable par tous, symbole de l’égalité anthropologique des désirs d’acquisition. Le résultat d’un tel mécanisme d’acceptation et de légitimation du néolibéralisme : c’est l’insécurité sociale, selon les termes de Robert Castel, et la fatigue d’être soi lorsque la subjectivité est sans cesse sollicitée ou bien pour la consommation censée répondre au quête d’identité par la satisfaction de faux besoins, ou bien pour la production avec les nouvelles techniques de management qui demande à chercher toujours au plus profond de soi-même pour être "créatif".

Ce nouvel esprit du capitalisme n’est pas celui du XIXème siècle, de la fabrique et du travail des enfants, ni même celui du XXème siècle et de l’organisation fordiste du travail mais un nouveau genre, millénariste, qui atteint dans les pays dit "industrialisés et sociaux-libéral" un raffinement dans les modes d’exploitation en s’attaquant à la subjectivité, à la créativité, en créant l’illusion de l’immatérialité du travail, de l’extension temporelle et de l’ubicuité spatiale. Bref, "être partout, tout le temps, en même temps sans paraître y être" voici la devise du nouveau capital. Et là commence l’idéologie : il n’y a pas de précarité, nous dit-on, car toute précarité est liberté, c’est celle qui nous permettrait de choisir librement quand nous travaillons (qu’est-ce qu’on est bêtes et nous qui pensions que les abonnés aux intérim étaient des salariés jetables, en fait ils ne faisaient que réaliser leur liberté !). Mais cette immatérialité oublie non seulement la réalité bien matérielle de ceux qui produisent (exploitation de classe) mais aussi à l’image d’un sexisme plus grand encore, la violence symbolique du langage discriminant (exploitation de genre) et bien sûr l’exploitation d’un sud permettant au pays du Nord de vivre dans la créativité, le design, l’abolition des frontières, la liquidité des identités. Nous sommes en plein bio-pouvoir, un capitalisme qui investit jusqu’au moindre recoin de la vie, du psychisme, du désir.

Mais ne soyons pas fatalistes, car si le pouvoir est sans dehors, cela ne veut pas dire qu’on ne peut lutter contre lui. Rappelons en effet qu’on ne peut jamais lutter contre le capitalisme en général mais toujours contre l’une de ses formes historiques, incarnées, contre les institutions qui le soutiennent. Et le néolibéralisme est une forme bien précise de l’incarnation historique du capitalisme mondialisé et qui demande des formes précises de luttes dont le nom reconnu est l’altermondialisme. Toutefois, l’altermondialisme pour être réellement efficace doit se préserver de toute tentation social-démocrate de type keynesien visant à rendre supportable et compensable les maux du capitalisme acharné en en faisant une sorte de "barbarie à visage humain". Contre cette tentation, il serait souhaitable de se diriger plutôt vers un "altermarxisme" , à savoir l’intégration de toutes les critiques radicales du capitalisme initiées symboliquement par la fameuse marche zapatiste de 1994 : loin d’être un localisme, ces formes de lutte s’attaquent au coeur de l’organisation mondialisée du capital, à savoir, l’exploitation, les frontières protégeant les intérêts commerciaux, la domination de genre (souvenons-nous que les femmes sont largement présentes dans le mouvement zapatiste), de race et de classes bien évidemment. Mais faut-il voir dans l’annonce récente du sous-commandant Marcos de prendre une retraite médiatique pour mieux redéfinir la stratégie du mouvement zapatiste l’alerte donnée pour faire le bilan des luttes émancipatrices au cours des 13 dernières années [1] ? Sans doute, en tous les cas, il s’agit plus que jamais de se battre sur le front de l’idéologie des néoconservateurs qui redéfinit toutes les formes d’exploitation en exercice de liberté, et dénoncer la supercherie de la liberté offerte par le néolibéralisme. Ne méprisons pas non plus les luttes sectorielles qui, combinées à d’autres luttes, peuvent toujours déboucher sur un véritable mouvement de contestation.

Et voici une suggestion de lecture pour mieux s’armer :

J. Bidet et G. Duménil, Altermarxisme. Un autre marxisme pour un autre monde, PUF, 2007.


Notes

[1] Voir article du monde "Le ’Sub’ Marcos prend congé des médias", Le Monde du 22 décembre 2007


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