It’s a free world ! Pour être libre, il faut en aliéner d’autres. - La Révolution en Charentaises

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It’s a free world ! Pour être libre, il faut en aliéner d’autres.

jeudi 24 janvier 2008, par Camille D. / 10559 visites

La liberté du titre du dernier film de Ken Loach (primé l’an passé à Cannes pour son escapade irlandaise : Le Vent se lève), c’est celle du libéralisme, d’où le point d’exclamation ironique. Car, comme toujours le réalisateur anglais fait un film engagé dans lequel il dénonce une société où les plus démunis sont écrasés au profit d’un plus grand nombre. Un monde où il ne fait pas bon faire partie des minorités, quelles qu’elles soient.

Mais changement de programme, Angie, l’héroïne du film, est l’exploitante. Ken Loach et son scénariste Paul Laverty s’intéressent pour une fois aux profiteurs du système, reléguant aux seconds rôles les exploités. C’est là la force du film, mais aussi sa limite. Comment une jeune trentenaire exploitée, va monter, illégalement, sa propre boîte pour s’enrichir sur les dos de plus paumés qu’elle.

It's a free world ! L'affiche. Angie, comme pour justifier ses actes, est elle-même victime du harcèlement sexuel de son patron, puis d’un licenciement abusif. On comprend aussi qu’elle n’en est pas à sa première arnaque, que de petit boulot en petit boulot, elle est devenue hargneuse. Cela justifie-t-il ses actes ? Voilà sans doute le hic du scénario (pourtant primé à la dernière Mostra de Venise), à n’en pas vouloir en faire une héroïne manichéenne, elle en perd de sa véracité. Que Ken Loach et Paul Laverty veuillent dénoncer ces entreprises de plus en plus nombreuses qui exploitent ces travailleurs sans papier, c’est tout le propos du film. En cela le pari militant est réussi. Mais Angie oscille entre des parents à l’écoute qui s’occupent du fils de dix ans qu’elle délaisse, une amie noire qui s’oppose mollement à ses idées, un amoureux polonais, parfaitement lucide et désenchanté et des ouvriers enragés, pauvres et désespérés. Le personnage (campé avec aplomb par Kierston Wareing, tout en détermination sans scrupules) commet des écarts mais ne se remet jamais en question ; alors pourquoi cette soudaine envie d’aider cette famille iranienne ? Comment croire que des kidnappeurs d’enfant désespérés rendent leur victime avec une pizza encore tiède dans les mains, contre une simple promesse de remboursement ? Comment se peut-il que Rose (interprétée par Juliet Ellis), la colocataire, puis associée d’Angie, mette autant de temps avant de claquer la porte ? Comment se peut-il qu’Angie ne finisse pas poignardée sur un chantier désert ?

Restent les dialogues entre Angie et son père, sans doute les plus intéressants du film, sur la conception de la société. L’ère Thatcher, et son « La société, ça n’existe pas », a fait des ravages. Comme le dit Ken Loach, de nos jours « il n’y a que Moi qui compte, Ma famille, Mes enfants… et le reste du monde n’existe pas. Il y a eu un changement dans les consciences. Dans la génération du père d’Angie, on croyait aux idées de solidarité, d’entraide, à l’idée de construire quelque chose collectivement. […] On avait cette conscience-là dans cette génération ; alors que dans la génération d’Angie, on ne se soucie que de soi. » [1] Il a fort à parier, malheureusement que ce genre de mentalité se répande, alors restons vigilants, et tant que faire se peut, bienveillants.

It’s a free world ! - 2007, 1h33 - film britanique de Ken Loach, scénario de Paul Laverty, avec Kierston Wareing, Juliet Ellis, Leslaw Zurek.


Notes

[1] Propos recueillis à Venise par Julien Dokhan. Interview complète visible sur le site allociné.


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