Kumaré, prophète sceptique - La Révolution en Charentaises

Kumaré, prophète sceptique

mercredi 21 mars 2018, par Onno Maxada / 102 visites

Il est des documentaires qui collent à la peau de leur réalisateur comme de leur public, et Kumaré est clairement de ceux-là. Il y a près de sept ans que j’ai découvert l’expérience de Vikram Gandhi relatée dans Kumaré, et pas une année ne passe sans que ce documentaire ne se rappelle à mon souvenir.

En soi, repenser à Kumaré n’a rien de désagréable : je m’en souviens comme d’un film brillant, plein d’humour et dont le personnage principal sonne juste. Le problème, c’est que chez moi, le souvenir des films a tendance à se bonifier avec l’âge. Du coup, c’est avec le même mélange d’anticipation et d’appréhension que celui d’un gourmet se rendant dans son restaurant préféré avec la crainte d’être déçu que je visionne à quelques années d’intervalle un film qui m’avait beaucoup plu. Pour me décider à retenter l’expérience, il m’a fallu, coup sur coup, une réflexion sur le pouvoir des sectes (le film de Louis Theroux sur l’Église de Scientologie) et une fête d’anniversaire en présence d’individus défendant les thèses ésotériques les plus farfelues pour me décider à accompagner à nouveau Kumaré sur le chemin de la vérité.

Le moment est sans doute venu d’introduire Kumaré et son créateur, Vikram Gandhi. Né en 1978 dans le New Jersey, Vikram fait partie de ses Américains issus de l’immigration indienne, à cheval entre la culture de leur famille et celui du pays dans lequel celle-ci est venue s’installer. Pour ses proches, à commencer par sa grand-mère, l’hindouisme est l’un des piliers de son identité. Pour Vikram, ce n’est qu’une succession de rituels dénués de sens. Dans les premières minutes du film, le jeune homme explique qu’après des études de théologie, il a voyagé en Inde à la recherche des vrais gourous, mais qu’il n’y a trouvé que des imposteurs prompts à abuser de leur ascendant sur leurs disciples. C’est la volonté de mieux comprendre ce qui fait le gourou et ce qui amène des gens normaux à devenir ses disciples qui constitue le point de départ du documentaire.

Le coup de génie de Vikram Gandhi est d’imaginer qu’il pourrait lui-même devenir gourou et ainsi observer au plus près les mécanismes psychologiques à l’œuvre, aussi bien du côté des disciples que du côté du maître. Bien conscient que l’habit fait le gourou, le jeune homme se laisse pousser la barbe et les cheveux, se dote d’une garde-robe adéquate et adopte un accent indien à couper au couteau. Il se met aussi au yoga et se fait épauler par deux complices censées incarner ses deux premières disciples. Sri Kumaré est né. Son bâton de pèlerin en main, le voici parti pour la ville de Phoenix, en Arizona, où un club de yoga semble disposé à accueillir le maître.

Sans rien gâcher au plaisir de voir le film, on peut dévoiler que Sri Kumaré fait un tabac dans sa nouvelle ville d’accueil et dans ses environs. Dans un premier temps, le gourou semble surtout préoccupé par sa capacité à être perçu comme tel : au fil des rencontres avec ceux qui deviennent ses disciples, il invente des chants sans queue ni tête, des rituels improbables et une philosophie faite de bric et de broc sans que personne ne semble douter de sa sagesse. Au contraire, sa légitimité se trouve renforcée par divers médiums affirmant voir dans son aura, ses vies antérieures et autres fables ésotériques les signes d’un grand gourou.

Une fois son statut de maître reconnu, Kumaré est tenté de voir jusqu’où ses disciples sont prêts à le suivre sans activer leur esprit critique. Dans une scène mémorable, il dessine un pénis sur le front d’un docteur en philosophie et lui demande de prier devant un autel sur lequel trônent les photos de Ben Laden, Barak Obama et Kumaré. Le docteur s’exécute sans rechigner et adopte ce nouveau rituel avec enthousiasme. Vikram Gandhi, conscient des responsabilités que lui imposent son influence sur ses disciples, décide de ne pas explorer plus avant le côté sombre de son nouveau métier.

En revanche, il décide d’user de sa position pour apprendre à ses élèves à se libérer de l’influence des gourous. À de multiples reprises, il leur explique qu’il n’est pas celui qu’ils croient et que le vrai gourou, le seul qu’ils doivent suivre, se trouve en eux. Paradoxalement, plus Kumaré donne d’indices sur sa véritable identité, plus ses disciples sont convaincus qu’il s’agit d’un grand gourou. C’est peut-être là la vérité la plus dérangeante du film, et la plus instructive sur le fonctionnement des sectes : à partir d’un certain point, les disciples ont tellement envie de croire qu’ils déforment toute information discordante de façon à la faire rentrer dans le moule de leurs croyances.

Un mot sur les disciples, qui sont tout sauf un ramassis cas de sociaux désespérés. Ce sont des hommes et des femmes d’âge très divers, bien intégrés dans la société. Certains ont atteint un niveau d’éducation élevé, d’autres non. Certains ont des emplois bien rémunérés, d’autres tirent le diable par la queue. Tous prennent un grand plaisir à côtoyer Kumaré car le gourou les écoute et leur transmet une joie de vivre communicative.

À mesure que le film progresse, la tension monte chez le spectateur comme chez Vikram Gandhi. Avoir le courage de révéler la vérité semble en effet de plus en plus risqué pour chacun des protagonistes. Je n’en dévoilerai pas plus pour ne pas vous priver d’un grand moment de cinéma. Vous l’aurez compris, ce nouveau visionnage de Kumaré ne m’a pas du tout déçu et le documentaire n’a pas pris une ride. De fait, ce film restera d’actualité tant qu’on trouvera des individus prêts à mettre leur esprit critique en veille pour suivre un quelconque prophète. Autant dire que Kumaré a encore de beaux jours devant lui.

Kumaré, Vikram Gandhi, 2011.



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