Le droit à la paresse - La Révolution en Charentaises

Le droit à la paresse

jeudi 16 mars 2006, par Onno Maxada / 228669 visites

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.

Ainsi débute "Le droit à la paresse", de Paul Lafargue. Socialiste révolutionnaire, proche de Proudhon puis de Marx dont il épouse la fille, Laura, Lafargue combat sa vie durant un système économique, politique et social qu’il exècre et qui le lui rend bien. Il passe en effet plusieurs années en exil et en prison. Il est l’auteur d’une pensée authentiquement révolutionnaire et généreuse, à l’image de ce "Droit à la paresse" plein d’espoir et d’humour.

Le travail : « un dogme désastreux »

L’étonnement - faussement naïf - constitue le point de départ de la réflexion de Lafargue. Etonnement devant cette « étrange folie » qui s’est emparée de la classe ouvrière et qui l’amène à parler « d’amour du travail » à une époque où les usines sont synonymes de douleur, de misère et de corruption. Etonnement aussi devant la réaction des prêtres, des économistes et des moralistes, qui encouragent la « passion moribonde » des prolétaires en la sacro-sanctifiant.

Lafargue constate un décalage radical entre le discours des classes dirigeantes sur le travail et la réalité vécue par les classes laborieuses. Les premières mettent l’accent sur le travail comme facteur de progrès et de bien-être social. Les secondes vivent des journées de travail dans des conditions particulièrement difficiles, sans pour autant parvenir à s’extraire de la plus extrême précarité. Complètement aliénées, elles luttent pour un « droit au travail » sans réaliser que c’est précisément le travail qui dégrade leurs conditions de vie.

Le droit à la paresse {GIF}Classes dirigeantes et classes laborieuses se retrouvent néanmoins sur un point : l’amour du travail et le rejet borné de l’esprit de jouissance. Une position que résume bien Thiers : « je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : jouis ».

Lafargue souligne que ce comportement masochiste n’a pas toujours été la norme. Les philosophes de l’Antiquité enseignaient le mépris du travail considéré comme une dégradation de l’homme libre. Certains d’entre eux, à l’image d’Aristote, voyaient dans le progrès technique l’occasion de libérer les hommes. Lafargue regrette que l’inverse se soit produit : le développement de nouvelles machines a renforcé l’asservissement des travailleurs.

« La passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres »

Les avancées techniques réalisées depuis le début de la première révolution industrielle ont permis de considérables gains de productivité. Au lieu de diminuer la durée de travail des prolétaires, ces gains ont eu l’effet opposé : « à mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine ». D’où des journées plus longues, la suppression de jours fériés et une augmentation exponentielle de la production.

Avec ironie, Lafargue souligne que les bourgeois sont les grands gagnants de cette concurrence entre l’homme et la machine, ce qui nécessite de leur part quelques efforts d’adaptation : « pour remplir sa double fonction sociale de non - producteur et de surconsommateur, le bourgeois [doit] non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d’hommes afin de se procurer des aides ». Et cela au péril de sa santé !

Malgré ses efforts la classe dirigeante - aidée de ses domestiques - n’arrive pas à consommer toute la production des travailleurs et doit donc à la fois trouver de nouveaux débouchés (colonies), réduire la durée de vie des produits vendus et créer des besoins factices. Comme l’indique Lafargue, « en présence de cette double folie des travailleurs de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices ».

« Des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler, pour banqueter joyeusement en l’honneur du réjouissant Dieu de la fainéantise »

Pour Lafargue, il est donc nécessaire d’obliger les ouvriers à consommer leurs produits, ce qui aurait pour effet de débarrasser du travail de surconsommation et de gaspillage les rentiers et les capitalistes.

Parallèlement, les gains de productivité devraient se traduire par une diminution de la durée du temps de travail. Lafargue estime que « le travail ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il sera sagement règlementé et limité à un maximum de trois heures par jour ».

Libérées de leur passion extravagante pour le travail, les classes laborieuses pourraient enfin jouir de la vie, banqueter, faire l’amour et rigoler.

Conclusion

Et Lafargue de conclure : « Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie ; ils ont à monter à l’assaut de la morale et des théorie sociales du capitalisme ; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe appelée à l’action, les préjugés semés par la classe régnante ; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d’être la vallée de larmes du travailleur ; que, dans la société communiste de l’avenir que nous fonderons « pacifiquement si possible, sinon violemment », les passions des hommes auront la bride sur le cou, car « toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès [1] » ».

Le droit à la paresse, Paul Lafargue. Disponible dans la collection Mille et Une Nuits, n°30


Voir en ligne : Télécharger "Le droit à la paresse" sur www.marxists.org

Notes

[1] Descartes, Les passions de l’âme


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10 Messages de forum

  • Le droit à la paresse et autres livres 12 décembre 2006 13:30, par Laure

    Voir quelques lectures recommandées Michel Husson - Jacques Cotta - Philippe Auclair - Raoul Vaneigem - Christophe Ramaux ...

    http://travail-chomage.site.voila.fr/liens/lecture.htm

    avec présentation et liens.

    Voir en ligne : Lectures recommandées

  • Le droit à la paresse 16 décembre 2006 17:01, par aLeKs

    Je suis élève en 1ere ! ce livre est certes court mais il faut bien se concentrer pour tout comprendre !!! néanmois il est interesssant !

    ¤aL€K$¤

  • C’est la logique des heures supplémentaires sans cotisations sociales patronales. Tout employeur proche de ses intérêts ou de ceux de ses actionnaires préférera faire travailler davantage ses employés (au besoin en les obligeant par le chantage à l’emploi) que d’en embaucher en plus.

    Et cela contribuera à une augmentation du chômage, permettant aux employeurs de maintenir la pression sur les salaires, et assez souvent les heures supplémentaires non payées ou sans la majoration légale pourtant très faible (elle est de 50% ou 100% aux USA, au moins là où les syndicats ont un solide pouvoir de négociation).

    Avec une pression induite sur les salaires, le pouvoir d’achat n’augmentera pas ou diminuera et en fin de compte, après quelques années de ce régime, ceux qui ont la chance de travailler en feront plus pour une rémunération identique. En taux horaire : travailler plus pour gagner moins.

    Et de toute façon, ce n’est pas le salarié qui détermine les horaires de travail mais l’employeur. Une méthode plus sûre pour gagner plus serait de réduire les profits et augmenter les salaires.

    Voir ces articles :

    http://travail-chomage.site.voila.fr/produc/gain_productiv.htm

    La productivité du travail, c’est-à-dire la valeur produite pour chaque heure de travail (production ou valeur ajoutée) a augmenté en France de 17,22 % en sept ans, de 1997 à 2003, pour l’ensemble de l’activité nationale. ... En sept ans, sans rien changer à la production de richesses du pays, le nombre d’emplois aurait pu être augmenté de 17,22 % en réduisant de 14,69 % la durée réelle du travail (la durée affichée du travail d’une entreprise ne correspond pas à la durée effective travaillée). En moyenne, avec des transferts d’emplois entre secteurs d’activité, le nombre d’emplois aurait augmenté de 4 284 500.

    http://travail-chomage.site.voila.fr/emploi/duree_travail.htm

    Pour une durée légale du travail de 35 heures par semaine en France, la durée effective moyenne est de 39 heures pour les emplois à temps plein et 36,3 heures pour l’ensemble des emplois. Par comparaison, ces durées sont inférieures en Grande-Bretagne : 37,2 heures pour les emplois à temps complet et 31,7 heures pour l’ensemble des emplois. Elles sont aussi inférieures aux Etats-Unis (Usa) et dans plusieurs pays en Europe.

    Un dossier assez étonnant et bien documenté, citant les statistiques officielles de chaque pays.

    Et pour une fois, on sait exactement de quoi l’on parle, alors que les chiffres donnés ici et là sont le plus souvent imprécis. Les statistiques habituelles ne prennent en compte que les emplois à temps complet, ce qui fausse tout. Et on ne sait jamais de quelle durée du travail il s’agit : officielle, officieuse (conventions), ...

    Par exemple, pour les Etats-unis : http://www.bls.gov/ces (vers le milieu, employment and earnigs, table B-2) Moyenne générale, tout le privé : 33,8 heures de travail par semaine.

    Pour la Grande-Bretagne, des explications plus précises sont données ici : http://travail-chomage.site.voila.fr/britan/32h.htm

    Voir en ligne : Travail, chômage et choix de société

  • Le droit à la paresse 22 mars 2007 15:24, par tulpenboom

    bertrand russel : "in praise of idleness"

    les philosophes de l’école cynique : antisthène, diogène, ...

    le mouvement du libre-esprit

    les situationnistes

  • Le droit à la paresse 12 octobre 2007 10:42

    Je suis né fatigué et je vis pour me reposer.

  • Travaillez moins et gagner mieux... c’est possible ? 6 novembre 2007 10:23, par malaurie

    à relire et à conseiller de toute urgence en ces temps sombres...

    Voir en ligne : “Travailler plus pour gagner plus” ou “Travailler moins et vivre mieux”

  • Le droit à la paresse 22 août 2008 09:07, par Tikayu

    Salut à vous

    "Le Droit à la Paresse", c’est aussi une libraithèque tenue par des camarades bénévoles à Cahors. On peut y emprunter (pour les ouvrages non-réédités) ou y acheter toutes sortes d’ouvrages traitant de lutte sociale, de révolution et d’anarchie.... Adresse : Rue S-James 46000 Cahors Pour les horaires d’ouverture, il vaut mieux y passer les jours de marché (mercredi et samedi) et tant que faire, y boire un ti coup de.... rouge !!!

    • Le droit à la paresse 10 février 2010 00:46

      Votre message est un excellent exemple de pourquoi je reviens toujours à lire votre contenu d’excellente qualité qui est toujours mis à jour. Merci

      Voir en ligne : evden eve nakliyat

    • Le droit à la paresse 9 janvier 2012 17:14

      Merci pour l’info que nous complétons : Le droit à la Paresse est une "LIBRAITHEQUE", (LIBRAIrie & bibioTHEQUE) associative et militante. (créée par des chômeurs et précaires le 1er mai 2008) Dernière action, nous avons organisé 5 jours pour la Commune de Paris-1871. Il en résulte que notre adresse à changé (mais pas le lieu). Donc pour nous écrire ou nous rencontrer, c’est : LIBRAITHEQUE "Le droit à la Paresse" 68, rue Louise Michel 46000 CAHORS  orange.fr> Ouverture : mercredi & vendredi : 15h à 19h samedi : 10h à 13h Tel : 05.65.22.01.51

  • Le droit à la paresse 28 avril 2011 17:54, par Loïc

    VENEZ FETER LE NON -TRAVAIL AVEC NOUS !

    LE DROIT A LA PARESSE de Paul LAFARGUE

    Lecture par Loïc GAUTELIER Théâtre du Nord-Ouest 13, rue du Faubourg Montmartre - Paris9ème - Métro : Grands Boulevards Salle Economidès, dimanche 1er mai à 14h30