Ce que parler veut dire - La Révolution en Charentaises

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Ce que parler veut dire

vendredi 19 août 2005, par Laura Diaz / 7581 visites

Cause toujours tu m’intéresses ! ou les analyses bourdieusienne de la langue.

Quand l’usage de la langue devient mépris

Bourdieu avec ses études acerbes sur la langue est l’un des premiers à avoir révolutionné le monde de la linguistique et de la sociologie, en s’intéressant non pas à la puissance communicationnelle de la langue sinon à sa puissance falsificatrice et à la violence symbolique qu’elle véhicule [1]. Les femmes et les hommes sont en effet inégaux devant la langue : celle-ci serait un bien positionnel, c’est-à-dire que sa maîtrise serait le résultat en même temps que la manifestation des différentes positions sociales qu’occupent les agents dans le grand marché de la distribution de parole. Il y a les paroles autorisées, celle qu’on doit écouter parce qu’elles fonctionnent de manière magique et nous font croire à leur insubstituabilité, et les paroles exclues, hors-marché, celles du franc-parler, du relâchement.

Les sans-voix

Ces dernières sont celles des sans voix, des personnes qui "sont parlées plus qu’elles ne parlent" nous précise Bourdieu : c’est ainsi la parole du paysan béarnais à la préfecture, des immigrés aujourd’hui, des basses classes en général. Que valent de telles voix ? Un caca d’oie, ou en tout cas pas grand chose si on transpose ces analyses à notre époque. On peut voir justement comment aujourd’hui la conscience de bien maîtriser la langue et le langage officiel, seul reconnu (alors attention à ceux qui oublient le "ne" explétif dans la négation, genre "ch’sais pas", oups double incorrection !), donne accès au pouvoir en même temps que cela renforce des positions de domination. Le simple fait d’avoir un langage châtié suffit à se distinguer et à reléguer toute une partie de la population dans l’en-decà de la langue.

Mais nous remarquons aussi que ces personnes ainsi reléguées ont tendance à être capturées par des langages qui les asphyxient, ainsi en est-il par exemple pour les jeunes des banlieues qui se "font parler" par les marques se transformant en véritables panneaux publicitaires. La violence symbolique vient justement de ce caractère invisible et inavoué. On peine à déceler et à identifier la violence ; en effet rien de bien méchant apparemment à porter un T-shirt avec les slogans et logo de Coca-cola ou Nike, si ce n’est les automatismes d’identification : si tu portes un t-shirt Lacoste je sais que tu as de l’argent, donc tu es digne d’être considéré et respecté. Au final, ce substitut de la parole qu’est la marque inhibe d’autres formes de langages plus libres et joue le jeu du conformisme social et plus encore il reproduit les rapports de pouvoir et de domination.

Notes

[1] Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982



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