Paroles de Bibs - La Révolution en Charentaises

Paroles de Bibs

vendredi 14 avril 2006, par Onno Maxada / 8193 visites

Michelin dégommé par ses ouvriers... un régal !

Les nababs de la gomme et de la chambre à air peuvent tous crever. Non contents de s’enrichir en dégueulassant la planète, ils se sont mis il y a quelques années à polluer les rayons des librairies douteuses dans l’espoir de soigner leur image et d’imposer leur vision du monde. C’est notamment le cas de François Michelin, héritier d’une des plus puissantes dynasties du capitalisme français, qui s’était fendu en 1998 d’un bouquin intitulé Et Pourquoi Pas ? dans lequel il se présentait comme un bon catholique respectueux de ses ouvriers en même temps qu’il vilipendait les 35H et les soubassements "marxistes" de notre économie. A l’époque, j’avais réservé au livre le traitement qu’il me semblait mériter : un mépris radical. J’avais tort. Si les idées rances de Michelin - étalées sur pas moins de 200 pages blanches - étaient aussi sexy qu’une trace de pneu sur une culotte en coton, elles n’en constituaient pas moins un excellent point de départ pour un documentaire. Jocelyne Lemaire-Darnaud l’a compris et le résultat est passionnant.

L’idée du documentaire ? Demander aux ouvriers de Michelin de lire et de commenter le bouquin de leur patron. Le film met en perspectives des extraits du livre (avec en fond sonore la chanson Paroles, paroles par Dalida et Alain Delon, effet comique garanti !) et les interviews de travailleurs aux personnalités très diverses. Le tout est entrecoupé de scènes d’ambiances tournées dans le fief de Michelin (Clermont-Ferrand) qui n’ont pas dû réjouir l’office du tourisme local : cheminées de l’usine dégageant une épaisse fumée noire, murs interminables à côté desquels la prison de la Santé fait figure de Club Méditerranée, etc.

Paroles de BibsComme on pouvait s’y attendre, l’image de l’entreprise comme celle de son patron sortent passablement ternies de cet exercice cinématographique. A mesure que les ouvriers s’expriment, le mythe Michelin se révèle de plus en plus miteux, voire complètement pourri. A leur patron qui enchaîne les professions de foi catholique et affirme avoir conscience que "derrière les entreprises il y a des hommes " et que la mission d’un chef d’entreprise reste "[d’] aider l’homme à devenir ce qu’il est", les ouvriers répondent unanimement que l’usine Michelin est une machine à broyer les individualités et que les hommes y sont traités comme des machines. Harcèlement, licenciements abusifs, humiliation des salariés, dénigrement des syndicats et des délégués du personnel, rien de manque à la panoplie du parfait exploiteur. A ce portrait chargé s’ajoute une dénonciation de la culture du secret qui sévit dans l’entreprise et qui a des conséquences désastreuses pour l’environnement et la santé des ouvriers. Il est en effet impossible d’évaluer la dangerosité des mélanges chimiques utilisés pour fabriquer les pneus, les formules devant rester secrètes.

A la fin du documentaire, on ne peut que se demander comment François Michelin a pu publier des propos en si complet décalage avec la réalité de la vie dans son entreprise. Hypocrisie ? Aveuglement ? La question reste posée. En ce qui me concerne, je pense que la contradiction entre le militantisme catholique de François Michelin et l’exploitation éhontée de ses ouvriers n’est qu’apparente. Depuis des siècles, le catholicisme légitime la domination des puissants sur le petit peuple. François Michelin est né patron, il exerce cette fonction de droit divin. De la même façon, ses ouvriers sont nés pour le servir, pas pour demander à être traités avec plus d’humanité ou pour exiger une répartition des richesses plus équitable. Chacun à sa place et les profits de Michelin seront bien gardés.

Paroles de Bibs, Jocelyne Lemaire-Darnaud, 2001



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1 Message

  • Paroles de Bibs 6 décembre 2006 22:59

    Je tiens à féliciter Jocelyne Lemaire-Darnaud pour avoir donner la parole aux ouvriers suite à la publication du livre de François Michelin. Ce document ne sera certainement jamais diffusé à la télévision bien qu’il le mérite. Je suis fils d’ouvrier Michelin (mon père plus de trente d’usine)et moi même vacataire à l’usine pendant l’été (cinq mois au total en deux ans), je peux vous confirmer la déception de tous ces gens qui ont donné une très grande partie de leur vie à une entreprise dont ils sont certainement fières mais dont ils n’ont jamais eu le retour espéré.